Comment les écrivains enrichissent leurs romans avec des descriptions

Comment les écrivains enrichissent leurs romans avec des descriptions

 

Crédit photo : quattrostagioni

Crédit photo : quattrostagioni

 

L’écriture et les 5 sens

 

L’écriture est aussi un art visuel et même un art qui met en mouvement tous les sens du lecteur.

Je crois très sérieusement à une écriture visuelle, sensuelle, sensitive. Une écriture qui emmène le lecteur, dirige son regard, lui fait voir, observer, parfois même décortiquer ce qu’il voit. Une écriture qui le fait aussi sentir, toucher, entendre, goûter, éprouver. Ressentir des émotions, des sensations.

Tout cela passe en grande partie par la description. Quand je lis, une fois de plus, que la description dans le roman n’a pas d’avenir, je ris ! Ah, bon, elle n’a pas d’avenir ?

 

Description et sensualité

 

Quand je lis Pat Conroy et ses descriptions formidables de la nature de la Caroline du Sud  des Etats-Unis dans le génial Le Prince des Marées, je n’ai pas l’impression que la description dans le roman soit finie…

« Pour décrire notre enfance dans les basses terres de Caroline du Sud, il me faudrait vous emmener dans les marais, un jour de printemps, arracher le grand héron bleu à ses occupations silencieuses, disperser les poules d’eau en pataugeant dans la boue jusqu’aux genoux, vous ouvrir une huître de mon canif et vous la faire gober directement à la coquille en disant « Tenez. Ce goût-là, c’est toute la saveur de mon enfance. » Je dirais : « Inspirez fort », et vous avaleriez cet air dont la saveur serait inscrite dans votre mémoire pour le reste de vos jours, arôme exquis et sensuel, impudent et fécond des marais, parfum de Sud caniculaire, du lait frais, du sperme et du vin répandus, avec, toujours, un relent d’eau de mer. Mon âme se repaît comme l’agneau de la beauté des terres baignées d’eau de mer. »

 

Crédit photo : Duane Burdick

Crédit photo : Duane Burdick

 

Description et atmosphère

 

Quand je lis Douglas Kennedy, non plus, et dieu sait si ses descriptions sont pourtant d’un autre genre, placées dans un univers aux antipodes, souvent urbain :

« L’Arrivederci était l’un des deux restaurants -le deuxième étant une gargote vendant des kebabs à emporter, présentant un bloc d’agneau peu appétissant tournant sur sa broche- d’une rue qui semblait par ailleurs abandonnée avec ses immeubles aux portes condamnées par des planches abondamment taguées, dont plusieurs avaient été forcées, sans doute par des squatteurs. Le classique petit italien de quartier : une dizaine de tables toutes inoccupées quand je suis arrivé, des vues jaunies de Naples, Rome, Venise ou Pise aux murs, des bouteilles de chianti vides en guise de chandelier… L’unique serveur, qui avait plaqué ses quatre ou cinq mèches de cheveux restantes sur son crâne dégarni, s’est empressé de me conduire à une banquette de skaï rouge, apparemment indifférent aux taches de sauce parsemant sa chemise blanche et son noeud papillon. » 

C’est ce qu’on appelle créer une atmosphère. De la description du lieu à celle du serveur, rien ne nous est épargné. Est-ce qu’on s’ennuie pour autant ? Non. Au contraire. La pression monte : comment va se passer sa rencontre avec Petra dans ce lieu sordide ? D’un lieu pareil, que peut-il sortir de bon ?

Et cela : « Judith habitait au numéro 33, dont le portail pseudo-gothique avait été défiguré par une vilaine porte en métal. Celle-ci n’était pas verrouillée et je me suis rendu à l’un des appartements du rez-de-chaussée, celui à gauche de l’escalier, comme l’avait précisé Pétra. Le couloir aux murs lézardés était baigné d’une lumière bizarrement orangée par deux néons fixés de guingois autour d’une verrière craquelée. Une odeur de graisse brûlée et de chou aigre se mêlait à celle du même désinfectant acide qui avait agressé mes narines dans le métro. »

J’ai choisi ces deux extraits dans Cet instant-là.

 

Crédit photo : Raffaele Esposito

Crédit photo : Raffaele Esposito

 

Description et personnage

 

Et quand je lis Philippe Claudel dans son fascinant Les âmes grises, chef-d’œuvre absolu, je suis persuadée des beaux jours de la description.

« La petite institutrice gardait son sourire de lointain. Sa robe était aussi simple que celle du premier jour, mais dans les tons d’automne et de forêt, bordée d’une dentelle de Bruges qui donnait à l’ensemble une gravité religieuse. Le maire pataugeait dans la boue des rues. Elle, elle posait ses pieds menus sur la terre travaillée par l’eau, évitait les flaques et les rigoles. On aurait dit qu’elle jouait, en sautillant, à tracer dans le sol détrempé le sillage d’un doux animal, et sous ses traits lisses de très jeune femme on devinait encore l’enfant espiègle qu’elle avait dû être, naguère, quittant les marelles pour se glisser dans les jardins et y cueillir des bouquets de cerises et de groseilles rouges. »

La description est avant toute chose visuelle. Elle fait appel à tous les sens, bien entendu, mais pas chez tous les écrivains. Mais tous ne peuvent faire l’impasse totale sur le visuel. Car c’est le sens le plus sollicité chez l’être humain.

Décrivez vos personnages. Vous n’êtes pas obligé d’être long mais soyez pertinent. Il suffit de quelques mots pour camper un physique, une psychologie. Si vous avez besoin d’une action rapide, de ne pas l’interrompre par une longue description, faites court. Mais n’oubliez pas de les camper. Même les personnages secondaires ont droit à une vie propre, à des caractéristiques précises. C’est la même chose pour les lieux. Il arrive aussi que ce soit important pour des objets.

Si vous avez envie au contraire d’être plus détaillé, si vous sentez que le texte en a besoin, n’hésitez pas. Le lecteur sera heureux de savoir à qui, à quoi il a affaire. Vous ne l’ennuierez pas en lui donnant les éléments qui lui permettent de mieux comprendre ce qu’il lit. Un chapeau, une bizarrerie physique comme un nez tordu, une mèche rebelle, peuvent donner du caractère à un personnage. Ce peut être un tic, une épaule qui se relève, un tremblement. Ou un vêtement particulier, une canne. Une raideur, une souplesse. Votre personnage est-il grand, petit, moyen, beau, laid, quelconque ? Gras, fort, mince, squelettique, athlétique ? Ses aspects physiques révèlent-ils quelque chose d’intéressant sur sa personnalité, sa morale, son niveau social, son éducation, sa sensibilité ?

 

Crédit photo : Ashley Van Haeften

Crédit photo : Ashley Van Haeften

 

Description et vision

 

C’est la même chose que vous décriviez une maison, une région, un objet, un paysage… Il faut absolument créer une ambiance, une vision si possible dans laquelle le lecteur se meut comme vos personnages. Une vision d’auteur, c’est une manière particulière de contempler les choses, subjective, unique, ce qui donne de la force au texte, et crée la surprise, la découverte pour le lecteur car il n’a jamais regardé les choses ou les êtres sous cet angle. Autant dire que c’est la marque des très grands.

Je cite Le hussard sur le toit, ce merveilleux roman d’amour se situant en pleine épidémie de choléra. Jean Giono était un maître pour décrire la nature et les sentiments qui bouleversaient ses personnages. Angelo marche de nuit dans la campagne partout allumée de feux.

« Dans les ténèbres de la vallée, sur le tracé des routes, des chemins et des sentiers de petits points se déplaçaient : c’était la lanterne de patrouille, le fanal des brancardiers, la torche des charrieurs de morts en travail. Le thym, la sarriette, la sauge, l’hysope des landes, la terre elle-même et les pierrailles sur lesquelles tous ces feux étaient allumés, la sève des arbres chauffés par les flammes, la sueur des feuillages enfumés dégageaient une épaisse odeur de baume et de résine. Il semblait que la terre entière était un four à cuire le pain. »

Quelle réussite que cette dernière phrase ! Et encore :

« Après un éclair mou et un grondement qui secoua tous les échos comme des chaudrons, la pluie se mit à tomber avec violence. Cette énorme maison déserte et qui servait seulement de tambour à la pluie augmentait le sentiment de solitude. »

La maison qui sert de tambour : une autre trouvaille, une autre vision.

 

Crédit photo : ImAges ImprObables

Crédit photo : ImAges ImprObables

 

Accord tacite entre le lecteur et l’écrivain

 

Il faut donc que le lecteur visualise la forme, les proportions, les couleurs, la texture, de ce dont il est question. Vous pouvez décider de le faire écouter, sentir, goûter, toucher… Vous êtes maître de votre lecteur. Et il est d’accord pour être manipulé ! C’est un accord tacite entre vous et lui : il lit votre roman pour que vous l’ameniez à ressentir et penser ce qu’il ne pense ni ne ressent dans son existence, et ceci dans des situations qu’il ne vit pas. Le lecteur vous fait confiance, il vous suit à la découverte de votre univers : ne le décevez pas.

Les grands auteurs ne sont pas de grands auteurs par hasard. Ils donnent tout, ne se restreignent pas. Ils sont généreux de détails, de sensations, d’émotions diverses. Leurs méthodes sont différentes, leurs styles différents mais ils offrent tous au lecteur à voir, sentir, toucher, entendre, goûter, à rire, pleurer, avoir peur… Mais jamais ils ne donnent au lecteur une lecture qui les laisse indifférents. Soyez généreux ! Pas de rétention au nom d’une écriture classique et autres stratagèmes intellectuels pour ne pas aller jusqu’au bout de vos possibilités. Donnez, donnez, donnez ! Il sera toujours temps de raturer durant les jets ultérieurs. Si le lecteur ne ressent rien, j’estime pour ma part que le roman est raté.

Parfois, il suffit de décrire un élément pour que le reste suive… Il suffit d’évoquer. Et les mots viennent sous la plume, les doigts. Alors ne vous privez pas et donnez au lecteur ce qu’il en droit d’attendre. Il a acheté votre livre, il le lit, il le mérite !

 

Crédit photo : Sylvain Courant

Crédit photo : Sylvain Courant

 

L’avenir de la description

 

Alors, oui, la description romanesque a de beaux jours devant elle. Oui, il ne faut pas être systématique, il ne faut pas alourdir le texte. Oui, on peut se contenter de suggérer. C’est aussi un art que le romancier doit maîtriser. Mais il doit jongler entre suggestion et précision. La précision, c’est déjà de la description.

J’en ai assez de lire des articles de blogs qui préconisent de zapper la description comme on zappe une émission, par ennui. Non, ce n’est pas ennuyeux d’écrire une description. La description permet de donner vie à ce qu’on écrit. Si on s’ennuie à camper une atmosphère, un personnage, à rendre intéressant un objet ou une situation, à quoi bon écrire ? Quand j’écris, j’éprouve du plaisir. Sinon pourquoi le ferais-je ?

Je trouve donc très curieux ces auteurs qui pensent que la description est obsolète. Qui en parlent comme d’une corvée qu’il faut éviter. J’ai lu un peu des nouvelles ou romans de ces fâcheux… ce n’est pas lisible bien longtemps. Car quand on écrit un roman ou une nouvelle, on attaque pour moi un travail de littérature. Y compris en science-fiction, fantasy, fantastique, etc. Je précise cela car c’est souvent à propos de ces genres littéraires que je tombe sur des articles d’auteurs qui pensent que la description est inutile. Mais leurs écrits sont aussi creux qu’une cosse vide. Ils sont dans la rétention : d’informations, de précisions de leur pensée, de leur vision, de poésie, de vocabulaire, de vie…

Tous les genres littéraires ont pourtant droit à la description, à la générosité. La description est une largesse que nous faisons à notre lecteur. Entrainez-vous à rédiger des descriptions vivantes, qui ménagent des surprises, des émotions, des sensations, qui soient agréables à lire. Ou même mieux : qui émerveilleront votre lecteur.

Amis écrivains, décrivez généreusement !

 

Si vous le souhaitez, déposez dans les commentaires une de vos plus belles descriptions.

 

 

 

 

 

 

 

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9 Commentaires

  1. Marie-françoise

    Laure,
    Ceci est plus un croquis amusant qu »une belle description,
    ::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::
    Comme précédé par ses omoplates,il déambulait dans un jean troué,javellisé,toujours très serré, qui zappait son fessier.

    Répondre
  2. Marie-françoise

    Laure,
    Ceci est plus un croquis amusant qu »une belle description,
    ::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::::
    Comme précédé par ses omoplates,il déambulait dans un jean troué,javellisé,toujours très serré, qui zappait son fessier.

    Répondre
    1. Laure Gerbaud (Auteur de l'article)

      Amusant, et j’aime assez l’allitération « zappait son fessier ».

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  3. lOUPZEN

    «Je te présente mon beau frère, il a quelque chose à te demander». Le garçon devait être âgé de 18 à 20 ans, mesurant 1,60 mètre, maigre, portant un pantalon de costume sombre rayé, une che­mise qui autre fois a été blanche, un gilet de costume et… pas de chaussures. Ses cheveux noirs de geai tombaient sur ses épaules. Sa figure basanée en lame de couteau était disgracieuse, un nez aquilin et des dents plantées dans le désordre ne sont pas ce que j’appellerai des atouts pour plaire.
    Lorsqu’il s’exprimait, parlant avec difficulté le français de base, il tournait la tête de biais. La nature lui ayant offert un dernier cadeau, il ne pouvait voir avec ses yeux de lapin la personne à qui il s’adresse de face

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  4. Loupzen

    Bonjour,
    S’il m’est permis d’ajouter :
    j’ai fait le constat suivant en parcourant les blogs : les photos, vidéo et images envahissent les blogs qui deviennent plus attrayants…..c’est si fatiguant de lire et de chercher à comprendre ce que l’auteur a « essayé ou tenté » de nous faire comprendre…
    Nous avons donc intérêt à faire paraître sous forme de descriptions « les images écrites « rendant nos textes plus attrayants….C.Q.F.D (ce qu’il fait froid dehors…Mistral soufflant !)

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    1. Laure Gerbaud (Auteur de l'article)

      Loupzen,
      S’il faut chercher à comprendre ce que l’auteur a tenté de nous dire, c’est que l’auteur n’a pas su nous le dire. Sinon, ce devrait être clair tout de suite, il me semble.
      Je trouve comme toi que les blogs sont devenus très attrayants. Et je trouve qu’ils ont gagné en qualité. Quand je repense aux blogs d’il y a dix ans en arrière, je trouve qu’ils sont plus agréables, plus clairs, plus esthétiques et plus professionnels qu’avant. Les propos plus fouillés aussi. Nous, blogueurs, nous avons de la concurrence ! A nous de jouer…

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  5. Claude Fernandez

    Merci pour votre article qui défend une option vraiment littéraire du roman. Voici le description du village d’Auzon en Auvergne tirée de mon roman La gitane d’Auzon en lecture libre sur internet:

    À l’opposé, du côté nord, apparaissait Auzon. L’on eût dit que le gneiss du sommital monticule où se trouvait sis le hameau, lors de son extrusion brutale, avait percé le manteau vert des forêts en formant un accroc gigantesque. Les habitations de la citadelle au pied des remparts se pressaient tandis que les pavillons se disséminaient dans la campagne environnante. Chaque ouverture et baie, fenêtre ou lucarne en livrant sa béance enténébrée dévoilait ses tréfonds où, peuple obscur et besogneux, s’entassaient humblement ses mille âmes. De leur douceur, les rotondités de chaque ove, arcade ouverts d’étage en étage, ainsi de la basilique à la collégiale et de la muraille au château, contrastaient vivement avec la netteté des trumeaux, encadrements quadrangulaires. Des arbrisseaux dans les courtils dressaient leurs houppiers comme un reliquat épargné de la sylve antique autrefois recouvrant la Terre. Les autans, l’écir, la burle, arrachant ses parements lourds, ses légers enduits, sempiternellement, avaient découvert l’ossature éparpillée de son blanc squelette. Sans répit, le ruissellement avait sapé ses profonds soubassements, le gel fendu ses piliers, ses linteaux. Les moellons équarris, taillés, alternant avec le crépi brut parmi les toits couverts de noues, composaient un damier gris, ocracé, blanc qui se détachait sur le camaïeu vert du paysage. Le vestige issu de chaque époque, esthétique et civilisation, pavement gallo-romain, tour médiévale, anse et voûtain renaissants, pavillon, villa contemporains, par un extraordinaire assemblage, empilement, créaient l’illusion de contempler en simultanéité saisissante un déroulement du temps depuis sa fondation lente, immémoriale à son expansion dans l’effréné tourbillon du présent. L’on ne pouvait comprendre, ébahi, comment le hasard et les nécessités de l’Histoire, involontairement, avaient pu créer cette harmonie. L’arbitraire émanant des royaux décrets, les dégâts des pillards, les déprédations des révolutions, des conflits, des jacqueries, l’abondance et la pénurie, l’avarice et la prolixité des baillis, des intendants, les bienfaits et les méfaits du climat l’avaient marqué dans sa chair minérale, adjoignant de nouveaux monuments, défigurant, soustrayant d’anciens bâtiments, ouvrant ou pansant blessure et plaie de son grand corps paralytique. C’est ainsi qu’il subissait passivement les affronts de l’Homme et des éléments. Le village étiré démesurément au long du Gaudarel et de l’Auzon, paraissait un vaisseau fantastique. Sa passerelle et coursive étaient passage et rue, venelle. Sa cale était catacombe et caves. Sa bouche aérienne était buse et puits. Ses galeries étaient chemin de ronde et ses hublots soupiraux, baies. La terrasse élevée du château devenait proue, son clocher gaillard, le cimetière était sa poupe. Bastingage et pavois étaient remparts. Les fondations paraissaient quille et carène. Le poteau, fil téléphonique, antenne étaient mât, gréement, vergue. Tendant sa voilure immobilisée, d’un passé lointain pour un avenir incertain, le navire ainsi paraissait voguer sur l’océan des âges.

    En lecture libre sur internet (tapez la gitane d’Auzon dans google)
    http://www.claude-fernandez.com/lagitanedauzon_tome.htm

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    1. Laure Gerbaud (Auteur de l'article)

      Claude,
      C’est une longue description comme on en voit peu aujourd’hui. Au début, j’ai trouvé le vocabulaire un peu difficile à cause des mots techniques mais j’ai beaucoup aimé la deuxième moitié que je trouve très lyrique, très personnifiée. Très belle en fait. J’irai jeter un gros œil sur votre livre. Contente de rencontrer quelqu’un qui se donne les moyens de ses descriptions. Et je pense que vous avez une haute idée de la littérature : je vous rejoins.

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  6. Claude Fernandez

    Et une description humaine tirée du même romam La Gitane d’Auzon (Claude Fernandez)

    Un tortueux lacis de plis sillonnait sa face en tous sens, de la commissure entaillant sa lèvre à sa tempe, et de sa narine à son arcade. L’on eût dit un rébus inextricable afin d’égarer l’œil averti qui se fut essayé vainement à le sonder. Son épiderme inégal, râpeux, raboteux, crevassé, hérissé de poils drus, touffus, livrait complaisamment sa topographie d’éruptions cutanées, de boutons, de verrues, évoquant les mille et un accidents, succès, revers d’une existence équivoque et précaire. Loin d’en manifester honte ou regret, il en tirait manifestement un naturel bonheur si j’en jugeai par l’expression de jouissance imprégnant sa physionomie. Son frontal fuyant, sa pommette aplatie, son menton s’effaçant promettaient sans tarir accommodements, trahisons, combinaisons, perfidies, félonies. Sa chevelure au teint variable, indéterminé, fluctuant du brun clair au châtain foncé, décourageait tout scrupuleux effort de classification qui parvînt à fournir un signalement. La rouflaquette à sa tempe imitait crochet, hameçon qui pouvait enferrer la victime innocente. La mèche au sommet du crâne était si désordonnée qu’on eût cru le drôle échappé de quelque algarade, évidemment fruit de ses fourberies. Ses broussailleux sourcils proéminents obombraient sa prunelle. Son œil vif sans répit agité paraissait fouiller l’âme ingénue de son interlocuteur afin d’y repérer les points d’achoppements qui lui permettraient de la soumettre à sa volonté. L’on eût dit que son nez immense en forme évasée de parabole était déployé pour subodorer tous les traquenards, flairer toute aubaine. Son bras amaigri, démesuré semblait pouvoir subtiliser le moindre objet à sa portée. Sa tête engoncée dans son épaule apparaissait prête à détourner les rossées résultant de ses frauduleux fricotages. Son édenté sourire et son regard malicieux, dissimulateur, sous la paupière en fente, achevaient de me convaincre. Le court interrogatoire, en fait bien superflu, que je lui fis subir me fixa définitivement sur l’état profondément négatif de sa moralité, prérequis primordial pour que je l’engageasse. De surcroît, ce maroufle entretenait dans le pays un impressionnant réseau d’accointances. Le service éminent que j’en attendais se trouverait assurément facilité par un tel ramas de fripons et polissons. «Je vous engage» déclarai-je aussi laconiquement que solennellement.

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