Romanciers, aimez-vous le cinéma ? Cinéastes, aimez-vous le roman ?

Écrivains et réalisateurs : des rapports amoureux

 

Aujourd’hui, c’est l’ouverture du 75ème Festival de Cannes. C’est aussi un agréable prétexte, car j’adore le 7ème Art, pour poursuivre notre exploration des liens indéfectibles entre art du roman et art du cinéma. Je ne connais pas d’écrivain qui ne se soit penché sur le cinéma avec au minimum bienveillance, voire amour et parfois plus encore : avec passion. Deux arts de la narration ne peuvent que se rencontrer. Et c’est forcément pareil pour ceux qui les incarnent et leur donnent vie : l’écrivain et le réalisateur.

 

Festival de Cannes 2022

 

Prenons par exemple Marcel Pagnol, déjà écrivain de théâtre à succès, que rien ne prédisposait à la réalisation : il est devenu réalisateur après être tombé amoureux du cinéma en voyant l’un des premiers films parlant de l’époque ; il s’est alors mis à adapter et tourner ses propres oeuvres. Ou l’inimitable Jean Cocteau, poète, romancier, décorateur, devenu aussi un cinéaste à la poésie, l’esthétisme et l’originalité inégalées. Prévert, immense poète, est également devenu un immense scénariste et dialoguiste. Les films auxquels il a collaboré sont parmi les plus beaux de sa génération. Ah, Les Portes de la nuit de Marcel carné… Il fallait bien un poète pour insuffler tant de poésie à une histoire, aux personnages, aux dialogues. Dans un autre registre, Woody Allen a écrit et joué des dizaines de sketchs drôles très jeune avant d’écrire et réaliser ses propres films – avec une régularité et un talent hallucinants depuis les années 1970 au rythme d’un par an ! Et tant d’autres ont été auteurs avant de collaborer à des films…

Les écrivains ont toujours côtoyé le monde du cinéma. Ils ont toujours aimé le glamour, les paillettes, la célébrité… Et la création bien entendu. Le dramaturge Arthur Miller n’a-t-il pas été marié à Marilyn Monroe ? Ses pièces elles-mêmes ont donné de beaux films. Mort d’un commis voyageur réalisé par Volker Schlöndorff avec Dustin Hoffman est même, à mon avis, un chef-d’oeuvre bouleversant. Même Beidberger et Houellebeck n’ont pas résisté à l’appel de la caméra – mais sans grande réussite. Il y a, il y a eu et il y aura bien des Love Story entre auteurs et cinéastes. Et des tensions, et des divorces bien entendu.

L’influence du cinéma dans le roman et ce qu’on peut en retirer

 

L’utilisation de techniques d’écriture de scénario peut améliorer l’écriture d’un roman, notamment pour ce qu’on tirer du côté de son rythme, sa précision, son sens de l’espace et du mouvement. Le cinéma exige une efficacité et une concision dans la mise en scène qui n’est pas celle du roman.

Pourtant le roman peut s’en nourrir et il le fait depuis longtemps. Il a commencé, vers les années 1970 et même bien avant pour le polar et la science-fiction, à devenir plus rapide, moins discursif, moins descriptif tout en étant plus visuel ; l’influence du cinéma, art plus industriel et calé sur le rythme de vie de son temps, en est grandement responsable.

La façon, par exemple, dont on entre souvent au cœur de l’action ou de la problématique dans le roman en une phrase ou deux à peine, cette instantanéité dans l’incipit, me paraît découler directement des leçons du cinéma. C’est que nous sommes tous influencés, que nous en soyons conscients ou non, par le cinéma, la télévision, et tous les formats divers de la narration audiovisuelle qui entrent dans notre vie par le canal des réseaux sociaux. L’image est entrée au coeur de notre vie et nous colle aujourd’hui à la peau.

À nous de tirer parti de cette imprégnation, de décortiquer les films que nous apprécions, et d’en tirer avantage pour nourrir notre imaginaire, notre créativité et y trouver des solutions aux problématiques que nous posent parfois ce que nous écrivons.

 

L’influence du roman dans le cinéma et la leçon qu’on peut en retirer

 

Cette influence du cinéma sur le roman n’est pas à sens unique, l’inverse aussi est vrai : de plus en plus de romans sont adaptés au grand écran. Les réalisateurs semblent fascinés par les œuvres littéraires.

L’immense saga cinématographique d’Harry Potter n’existerait pas sans l’œuvre écrite de Joanne Rowling. Tant de romans ont été adaptés : Shining de Stephen King tourné par Stanley Kubrick (l’histoire d’un écrivain qui devient fou), Dracula de Bram Stocker tourné par Coppola (livre magnifique qui marque le début du fantastique en littérature), Gasby le Magnifique de Scott Fitzgerald tourné par Jack Clayton, le flamboyant Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostang tourné par Jean-paul Rappenau. (Car oui, il y a aussi les pièces de théâtre, en plus du roman). On pourrait poursuivre cette liste durant plusieurs jours, voire semaines…

D’ailleurs poursuivons-là avec des exemples de films plus récents : Nightmare Alley adapté du roman de William Lindsay Gresham, Le charlatan, tourné par Guillermo del Toro a déplût autant au public qu’à la critique… Mais Eaux profondes, thriller érotique américain réalisé par Adrian Lyne est sorti en 2022, adapté du roman du même nom de Patricia Highsmith, a reçu de très bonnes critiques.

Quelle leçon en tirer ? Qu’au fond tout cela donne de l’espoir. Il existe de mauvais romans qui ont donné des films magnifiques ! Et de bons romans qui ont donné de beaux films. (Sans être naïfs, oublions un instant les bons romans qui ont accouchés de mauvais films.) On peut même envisager d’adapter soi-même son propre roman. Pourquoi pas ? Qui nous en empêche ? Hormis nous ?

 

Les Portes de la nuit

Le cinéma copine plutôt bien avec la littérature

 

Il existe d’ailleurs des cinéastes qui font du cinéma qui ressemble un peu à de la littérature sans se servir forcément pour autant d’œuvres littéraires. Par exemple, Bergman, influencé sans doute par son travail d’homme de théâtre, est resté insensible aux joies de la rapidité et du rythme dans la narration de ses films qui se démarquent clairement de tous les critères hollywoodiens. Woody Allen se moque bien de restreindre la longueur de ses dialogues : c’est un cinéaste bavard et c’est même son charme le plus grand. Jacques Rivette ne se pressait pas non plus… Les films de Paolo Sorrentino me laissent un goût de littérature prononcé sans être pourtant tirés d’oeuvres littéraires. C’est aussi le cas de Fellini. Je te laisse en trouver d’autres. Les cinéastes sont grands consommateurs de littérature puisque c’est aussi un art de la narration.

C’est que tout le monde a sa place dans la littérature comme tout le monde a sa place dans le cinéma. Ce qui importe quand on fait œuvre, c’est la personnalité. Rien d’autre ne compte plus fort que la personnalité d’un auteur, d’un romancier, d’un cinéaste pour produire un roman, un film qui marque, qui intéresse. Toi, moi, notre plus grand travail est là : exister pleinement, enrichir notre personnalité et la donner à voir à travers nos livres.

Résumons

 

Parfois, certains cinéastes créent des œuvres qui tendent à intégrer fortement les principes du roman. Il y aura des dialogues intérieurs avec une voix-off, ou même plusieurs voix narratives, on s’attardera sur le décor ou sur un visage comme en une longue description, etc.

Et parfois certains romanciers créent des œuvres qui tendent à intégrer fortement des principes de cinéma beaucoup utilisés : il y aura des flash-back, davantage de mouvements, des ellipses temporelles, etc.

 

François Truffaut

 

Des exemples réussis de collaborations romancier-réalisateur

 

Quand je pense par exemple à Hiroshima mon amour de Marguerite Duras, dont le film a été pour moi un vrai choc (et pas seulement pour moi), je reconnais à la fois toute l’intériorité retenue d’un personnage de roman et toute la sobriété d’une mise en scène visuelle d’un modernisme et d’un esthétisme qui n’ont pas pris une ride. Le résultat est percutant. Il n’y a pas de hasard : c’est une romancière qui a écrit le scénario, Marguerite Duras. Et c’est un réalisateur qui a tourné : Alain Renais. Il existe des collaborations heureuses entre les deux arts.

Je pense au roman magnifique de Jean-Claude Carrière, La controverse de Valladolid, plaidoyer pour l’humanité et contre l’esclavage, chef-d’œuvre absolu pour mon goût ; c’est quasiment un huit-clos que Jean-Daniel Verhaeghe tournera plus tard, téléfilm bouleversant, avec un Jean-Pierre Marielle sublime, qui respecte à la lettre le roman. Car c’est Jean-Claude Carrière, toujours, qui en a rédigé le scénario d’après son roman. Jean-Claude Carrière était tout : écrivain, metteur en scène, scénariste, acteur. Il connaissait toutes les ficelles des deux arts.

Il me semble donc vraiment très intéressant pour les romanciers d’étudier l’art d’écrire des scénarios de films. Comme il me semble que les cinéastes ont tout intérêt à comprendre comment fonctionnent les entrailles d’un roman. D’ailleurs, ils le savent. Se servir des qualités des deux médiums pour créer une fiction équilibrée (qui collera aussi à l’esprit de son époque) me semble une bonne idée.

Bien entendu, il existe à la fois des similitudes et des différences entre le roman et le film. Mais nous sommes toujours dans ce domaine sans limite qui nous passionne : l’art de raconter une histoire.

 

Le livre de mon ami Timothée Meyrieux auquel j’ai eu le plaisir enthousiasmant de collaborer.

Tu peux aussi lire mon dernier article qui l’évoque : Écriture de scenario et roman : des liens enrichissants

À propos de l’adaptation de roman au cinéma

 

La traduction de roman sur grand écran est un pari très difficile. Lorsque vient le temps d’adapter un livre considéré comme une œuvre d’art des défis de taille, purement cinématographiques, font parfois dérailler le succès. Je pense aux adaptations cinématographiques des deux œuvres de Stendhal, Le Rouge et Noir et La Chartreuse de Parme qui ne sont pas merveilleuses… Et surtout à L’homme qui tua Don Quichotte, adaptation de Don Quichotte par Terry Gilliam qui s’est mal déroulée au point que le film n’a jamais pu être réalisé. Ce qui a donné, des années plus tard, Lost in La Mancha, documentaire sur ce tournage-catastrophe.

Oui, certains livres célèbres résistent à l’adaptation au grand écran…

Et alors ? Doit-on pour autant s’empêcher de tenter d’adapter notre roman si on en a follement envie ? J’écris follement car c’est un travail spécialisé, long, précis. Mais je crois que tout est faisable quand on s’en donne les moyens.

Et ma plus grande certitude est que pour écrire de bons romans, on a beaucoup à apprendre de nos lectures mais aussi des films.

Terminons par un extrait de la déclaration du Président du jury, l’acteur Vincent Lindon :

Avec mon Jury, nous nous efforcerons de prendre soin au mieux des films de l’avenir, qui portent tous un même espoir secret, de courage, de loyauté et de liberté ; dont la mission est d’émouvoir le plus grand nombre de femmes et d’hommes en leur parlant de leurs blessures et de leurs joies communes. La culture aide l’âme humaine à s’élever et à espérer pour demain.

On pourrait dire la même chose du roman, non ?

Et toi, aimes-tu le cinéma ?

T’inspire-t-il parfois dans ton écriture de roman ? On se retrouve dans les commentaires… 

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