Une semaine, un texte : défi n°5 avec le mot gloutonnerie

Une semaine, un texte : défi n°5 avec le mot gloutonnerie

 

 

Mon doigt a pointé le mot gloutonnerie. Pas très inspirant au premier abord. Ma tactique est toujours de ne pas réfléchir dans ces cas-là, quand la contrainte me semble difficile, car si les questions et le doute s’installent, la peur de ne pas y arriver se… pointe aussi ! Et là, c’est mort. C’est ce que la plupart des gens prennent, dans n’importe quel domaine, pour la panne d’inspiration. A ce propos, vous pouvez lire mon article précédent. Il faut éviter absolument de reporter l’action dans ces cas-là.

 

Crédit photo : Prayitno

Crédit photo : Prayitno

 

Je ne me donne pas plus de quelques secondes, trente peut-être, et jamais plus d’une minute, pour me précipiter sur mon traitement de texte et écrire le premier mot qui me vient à l’esprit. Là, je peux dire que je me suis précipitée vraiment dans les premières secondes, tellement le mot gloutonnerie m’est étranger. Je n’ai aucune occasion de l’employer dans ma vie. Et puis, mot après mot, j’ai découvert ce qu’il m’évoquait. C’est toujours un étonnement pour moi d’écrire car je découvre ma pensée au fur et à mesure que je la déroule. Et je la découvre plus totalement encore quand je me relis pour corriger. J’ai entrevu la chute à peu près à la moitié du chemin. Je n’avais plus qu’à boucler le texte.

 

                                        GLOUTONNERIE

 

 

Il mangeait avec délices, comme on mange du caviar, du E330, de l’hydroxytoluène butylé, des huiles partiellement hydrogénées, du glutamate de sodium, nitrate de sodium, benzoate de sodium, sulfites, E510, E527, E123… Tout y passait : colorants de synthèse, sucre blanc raffiné, saucisses frites, hamburgers, boites de conserves trop salées, trop sucrées, les deux en général, mauvaises graisses, acides gras insaturés, huile de palme à gogo, viandes misérables bourrées de tout ce qu’on voudra, légumes et fruits, saturés de pesticides, dont il ne lavait même pas la peau,  merguez, gâteaux sous vide, sodas de toutes les couleurs, arc-en-ciel des sachets de bonbons… Que n’avait-il pas testé, englouti ? Ses veines charriaient des hormones, des médicaments, des colorants, des exhausteurs de goûts, des parfums artificiels, de la margarine, de l’aspartam, amenaient tout cela dans la pompe de son cœur à raison de 8000 litres quotidien ; ses poumons pompaient 15 000 litres d’air vicié chaque jour car il fumait comme un troupier, n’aérait pas son appartement, végétait entre ses cendriers emplis de cendre froides et ses poubelles, qu’il descendait rarement.

Au début, il commença par prendre un air triste, de circonstance car quand on décide de se suicider à petit feu, il est assez normal d’être malheureux. Puis ce fut un air grisâtre car il commençait à se décolorer, son teint virant au blême mâtiné d’une touche de verdâtre. Son foie divaguait, ivre de tenter de transformer des quantités de cochonneries en nutriments. Une mission impossible. Il s’était habitué au fur et à mesure des années à ce visage, éteint dans le miroir, qui ne ressemblait plus à celui du jeune homme allègre qu’il avait été. Il manquait de foi, de croyance en lui-même et en sa volonté. Il n’en faisait plus jamais usage. Il cessa de chercher un métier. Devenu ce glouton affalé sur son canapé, gavé de chips et de bière, il attendait de mois en mois son minimum social. Un instrument parfait du capitalisme. Sa gloutonnerie lui faisait rendre chaque centime qu’il touchait dans la broyeuse de la société de consommation. Il n’avait aucune conscience de sa condition de pantin. Il croyait même être malin, profiter du système. Mais le système le tenait par l’estomac.

 

Crédit photo : darvoiteau

Crédit photo : darvoiteau

 

Il avait même fini par trouver la chose confortable. Pieds nus dans ses pantoufles défraichies, pas rasé, pas lavé, il attendait la fin du monde devant une quelconque émission de télé-réalité et, ma foi, la situation n’était plus aussi désagréable… Finalement, personne pour lui poser problème puisqu’il ne fréquentait personne, pas de travail à fournir puisque la société avait prévu de pourvoir à sa gloutonnerie, aucune ambition, tout allait bien. Malheureux comme les pierres dans les premières années, il se sentait serein maintenant, confortablement installé dans sa médiocrité. Et puis, il avait installé le rituel des courses ; au lieu de faire ses provisions une fois par semaine, il descendait tous les jours au supermarché pour le plaisir de déambuler entre toute cette victuaille qui le faisait saliver. C’était comme une pulsion sexuelle irrésistible pour lui qui avait abandonné le sexe comme le reste. Et il achetait, compulsivement, chaque jour, de quoi s’empiffrer et, comme pour fêter ce nouveau bien-être, bien qu’il soit physiquement usé jusqu’à la trame – car il était maintenant obèse et ses poumons avaient du mal à supporter ses cent quarante kilos, il mangeait de plus en plus de sucreries. Bonbons, biscuits, limonades… La triade de l’enfance ! Son estomac, ses intestins, son corps ne comptaient plus les produits cancérigènes, et allergisants qu’il ingurgitait avec tant de bonheur. Il vivait dans un monde de rêves colorés ; dans son esprit malade défilaient des Haribo, des crocodiles en gelée, des nounours, des Chamallows, des Têtes brûlées, des guimauves, des bonbons acidulés, à la réglisse, à la menthe, des chocolats au lait, des tablettes au riz, des chocolats blancs, des Mon Chéri, des Toblerone, des  Ferrero Rocher, des Papy Brossard, des Prince, des Mikado, des Kinder, sans compter les pots de Nutella proprement vidés à la cuillère. Ses veines charriaient presque exclusivement de l’acide ascorbique, du E110, E133, E171, du malate acide de sodium, de l’acide malique, du E131, E163, E306, E111, E925, E386, E240, glycérol de diamidon hydroxypropilé, octényl succinate d’amidon sodique…

Ce matin-là, il se leva aussi mollement que d’habitude pour prendre ses trois grands bols de Banania sucrés et son énorme brioche à l’huile de palme quand le miroir du couloir le surprit au passage. Il y vit vaguement la tête bariolée d’un clown, s’arrêta interloqué, fit un pas en arrière et se concentra sur l’image que le miroir lui renvoyait : à n’en pas douter, c’était lui ce clown grotesque, gonflé comme un bibendum, au visage couvert de taches de couleurs, de toutes les couleurs. Les colorants avaient fait leur effet. Ses mains, sa bedaine, tout son corps montraient les stigmates de sa gloutonnerie : les couleurs acidulées se mêlaient dans une sarabande joyeuse sur le moindre recoin de sa peau. Ses cheveux même étaient aussi bariolés qu’une foule un jour de foire ! Sa première pensée fut : « Comment je vais faire pour aller acheter à manger au supermarché ? »

 

Crédit photo : Günter Hentschel

Crédit photo : Günter Hentschel

 

MES COMMENTAIRES :

 

L’écriture dévoile toujours la pensée de l’auteur, même quand elle ne parle pas de lui. La critique sociale est là, et il n’est pas difficile de comprendre ce que je pense de la société de consommation et du capitalisme outrancier. Ni même du laisser-aller de certains individus. Ne craignez pas de laisser transparaître votre pensée, vos opinions. C’est le nerf de votre écriture. Un esprit consensuel ne donnera jamais que des écrits ennuyeux et insipides. Soyez vous-même.

Le style de ce texte est sans fioritures et sans intérêt particulier. Mais sa neutralité donne l’avantage à ce qui est raconté et à une certaine ironie.

    Et vous, qu’est-ce que le mot gloutonnerie vous évoque ? Et avez-vous lu le défi avec le mot diviseur ? Merci de nous partagez vos idées ou votre texte dans les commentaires ci-dessous.

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5 Commentaires

  1. Marie-françoise

    Le bibendum final est à l’opposé du bibendum de la célèbre marque de pneu, si
    blanc et si fringant .La consommation peut être un délire autant qu’une addiction.D’ailleurs le texte est délirant et imagé à souhait.La mirale en est triste mais la lecture distrayante.D’ou attente avec impatience du prochain texte.

    Voici mon exercice avec le mot;

    Il y a quelque chose de peu flatteur dans le mot gloutonnerie et aussi dans vacherie,cochonnerie, singerie,mais pas forcément dans tous les mots en ie,
    bref.Nous avons vu récemment au zoo un animal présenté comme rarissime :
    un glouton.Mais » pourquoi est-il si maigre ? »la vérité sortant dit-on le plus souvent de la bouche des enfants,un petit garçon s’écria : » il est sans dent ! »
    Puis la question : »y a t-il des pauvres chez les animaux ? ».(cf sans doute le best seller 2014…Les enfants sont au courant de tout.) Il lui lui fut répondu ,jamais dans les zoos.Ici, même l’hippopotame est trop gros,il ouvre sans arrêt ses mâchoires pour recevoir la moindre miette.Sa gloutonnerie est devenue une attraction à cause des dents immenses qu’il montre avec coquetterie.Pas de doute certains animaux ont le sens de l’humour.Le petit garçon reposa la question.Alors on lui expliqua que certaines maladies ,ou trop de sucres trop debonbons trop de gâteaux,trop d’alcool,trop de cigarettes de canabis,de cocaine,pouvaient faire tomber les dents. »onpeut être ricue et sans dent alors ? », »Il faut que je réfechisse car avec les adultes il y a de quoi s’arracher les cheveux ! ».

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    1. Laure Gerbaud (Auteur de l'article)

      Très amusant ! On pourrait peut-être lui poster à l’Elysée, ce zoo des politiciens. Ah, j’y pense : il n’est pas maigre , lui. Pas besoin de le nommer, c’est pratique, tout le monde comprend grâce au best-seller 2014, 1er prix des Ragots de la Cour de France. Il est riche, avec dents et plutôt gras. Glouton sans doute. Glouton dans bien des aspects… L’enfant a raison : rien de plus illogique et déraisonnable qu’un adulte. Merci pour ton texte, court mais plein de verve.

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  2. Marie-françoise

    rajout à cause de mes erreurs de frappe de débutante :
    « on peut être riche et sans dent ,au lieu de ricue et sans dent  » drôle quand même !…

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  3. Loupzen

    Je n’ai résister à cette pulsion de folie douce…pourrez-vous un jour me pardonner?

    J’étais jusqu’à ce jour un inconnu et je devenais un méconnu.J’existais enfin

    Ma présence je la devais à un hurluberlu nain de par sa naissance mais grand de par ses connaissances.

    Chez lui tout était petit, même ses pas ne l’amenaient jamais bien loin, ce qui lui paraissait important c’était de grandir dans l’estime des gens.
    Sa vie d’à présent ne ressemblait pas à celle d’hier, pour une fois dans sa vie il avait fait un grand pas.
    Des pas il en avait tentés et devenu patenté il en avait fait son métier.
    Producteur de « pas chassé ici c’est interdit» un boys’band qui n’avait rien à démontrer sinon qu’à force d’avancer quand les autres reculaient, comment voulaient ils être pris et assouvir leurs passions sans renoncer au plaisir d’être pris pour ce qu’ils sont.

    C’est dans la salle des pas perdus d’un tribunal des flagrants délires qu’il fit son premier faux pas en se prenant les pieds dans le tapis, le fameux Bernard lui dit : « fallait pas y mettre les mains. »

    A chaque jour suffit sa peine lui répétait-on, mais ces «on» à qui on prête bien des intentions n’en étaient pas à leurs premières répétitions : « on t’avait bien prévenu » le laissaient sans réaction il avait somme toute mis ses pas dans les pas de son père et tout comme lui se retrouvait par terre.

    Venu d’en haut, de l’éther, une mélodie qui n’était pas en sous-sol mais en rez-de-chaussée mineur lui rappelait « si je suis tombait par terre c’est la faute à Voltaire et si j’ai le nez dans le ruisseau c’est la faute..à pas de chance ! ».

    Reculer pour me se faire pousser (la formule est emprunte d’un pas de sage ) lui convient donc et sa valse hésitation lui ouvrit le passage vers le plus noble et compliqué des métiers : celui d  » accommoder les restes  » surtout quand on a plus rien…que l’amour pour tracer un chemin.

    Ce nain connu créa un met connu inconnu …c’est à dire moi .

    Quelques personnages célèbres grâce à leur petite taille :

    Henri de Toulouse-Lautrec : on ne pouvait pas le voir, même en peinture
    Michel Petrucciani : il jouait du piano debout… sur son siège
    Passe-partout de Ford Boyard : par contre, il n’est pas passé dans le monde de la chanson lui
    Mimie Mathy : elle s’est pas pendue à un bonzaï depuis le temps qu’on en parle ?
    Gary Coleman : Arnold. ou Willy je sais plus. Il a finit comme gardien de parking….
    Tom Pouce : un personnage majeur
    Tattoo de L’île fantastique : Mignon personnage ce tattoo, qu’on avait vite dans la peau
    Les nains de jardins : Paraît que des fous les enlèvent !
    Les Schtroumpfs : si si, ça compte….
    Grincheux…..c’est moi !

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    1. Laure Gerbaud (Auteur de l'article)

      Loupzen, cher Grincheux,
      Tu es un excellent conteur, il n’y a pas de doute. Et tes larges touches d’humour font du bien dans notre triste monde.
      Cela me rappelle le jour, sidérant encore dans ma mémoire, où j’ai découvert avec mon frère une chose immonde appelée « lancer de nain ». Prenez un nain, mettez-lui un casque et des protections, et lancez-le le plus loin possible ! Le gagnant sera évidemment celui qui le lance le plus loin. Triste humanité… Avec mon frère, nous avons ri aux larmes, non parce que c’était drôle mais parce que le manque d’humanité et la connerie sans fond de l’humanité nous parurent ce jour-là plus profonds encore que ne le croyions. Et pourtant, nous le croyions déjà très, très abyssal ! Je n’ai jamais autant ri, et je crois bien que c’était du désespoir. Mon frère s’en souvient encore ; il a beaucoup ri aussi de désespoir. Nous en avons déduit un nouveau proverbe : » Ne fais pas aux nains ce que tu ne voudrais pas qu’ils te fissent. » Et aussi : « Un bon nain vaut mieux que deux tu l’auras. »

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