Pourquoi les livres coûtent-ils si chers ? Comment l’écrivain est-il concerné par la chaîne du livre?

Aujourd’hui, un article pour les néophytes. Ceux qui ont déjà été édités à compte d’éditeur me pardonneront. Nous allons explorer la chaîne du livre.

La question cruciale pour l’avenir du livre papier, en concurrence avec le livre virtuel, est : comment baisser les coûts d’édition ? Je ne peux pas y répondre.

Par contre je peux te renseigner sur celle-ci : pourquoi les livres coûtent-ils si chers ?

En moyenne, un roman fraichement sorti coûte 20€, un peu plus, un peu moins… Pour la bourse d’un Français moyen, c’est cher. C’est un point de vue normal, rien à y redire.

Maintenant, voyons le point de vue de celui qui vend le livre, c’est-à-dire l’éditeur.

Je vais t’étonner : non, l’éditeur ne se remplit pas la panse comme un porc, non, ce n’est pas banquet de Noël tous les jours ! Parce qu’avant de vendre un livre, il existe toute une succession d’actes qui lui coûtent déjà de l’argent. C’est ce qu’on appelle, sans poésie aucune, la chaîne du livre.

Je sais, ça ne fait pas glamour. Quand on a mis le dernier point à son roman, qu’on a le désir brûlant qu’il se vende à des millions d’exemplaires, ça fatigue d’entendre parler  de la chaîne du livre. Et pourtant…

 

Crédit photo : Angela Schlafmütze

Crédit photo : Angela Schlafmütze

 

LA CHAÎNE DU LIVRE 

 

   C’est un long processus dont je vais te décrire les étapes :

 

    1  –  Toi, l’écrivain, tu es payé le premier si ton éditeur est digne de ce nom, évidemment. Tu as écrit le livre, tu as sué sang et eau, tu es fier, heureux comme Artaban d’avoir été élu : tu as signé ton contrat, tu vas être publié ! Et tu veux être rémunéré, c’est logique.

Tu vas être très, très mal payé, tu le sais déjà : 10% hors taxes du prix de vente de ton livre, une misère. Il faudra pourtant t’en contenter. Certains éditeurs poussent la malice jusqu’à te donner seulement 8%. Mais si tu es une star, tu pourras monter jusqu’à 12%, voire 15%. Il se murmure que Jean d’Ormesson parvient à négocier du 20%. Mais je ne sais pas si c’est vrai. Bon, je résume : 10%. Voilà pourquoi tu es concerné par la chaîne du livre. Parlons boutique, parlons gros sous.

 

     2     Ton livre est à la maison d’édition. Il passe entre les mains du correcteur et vous mettez au point, ensemble, le texte définitif. Le correcteur coûte de l’argent à ta maison. Pour le moment, ton éditeur travaille donc à perte. Il te fait confiance, confiance à ton livre aussi : il mise sur la vente de ton livre. L’édition, c’est un peu le Loto, surtout avec un nouvel écrivain, un qui n’a jamais édité. C’est peut-être ton cas.

 

     3     Tu es d’accord avec le correcteur.  Tu signes ton B.A.T (bon à tirer pour les novices ; après tu ne peux plus revenir en arrière.) Le livre est mis en page, bouclé pour l’imprimeur sur un logiciel spécifique. Là aussi, un graphiste travaille et il faut qu’il soit rémunéré par l’imprimeur, ce qui se répercute sur le prix de l’impression.

 

     4  –   L’imprimeur tire ton livre. Ça aussi, ça coûte. Pas tellement plus si on tire beaucoup d’exemplaires. Mais bon, il faut passer à la caisse. L’imprimeur a besoin de manger, comme toi et moi.

 

Crédit photo : Frédéric Bisson

Crédit photo : Frédéric Bisson

 

     5  –    Ah, oui, entre-temps, ton éditeur a commencé à faire travailler ton attachée de presse (j’écris attachée, tu l’as sûrement noté, parce que dans le milieu, il y a 100 attachées pour 1 attaché. Ne me demande pas pourquoi, je n’en sais rien.)

Cette attachée de presse peut travailler dans la maison d’édition même ou à l’extérieur. Elle rédige un dossier de presse pour présenter ton livre et vanter ses mérites (si, si) afin de l’envoyer avec un exemplaire de ton livre, qu’on appelle exemplaire de presse, aux journalistes qu’elle a sélectionnés. Cette attachée est en général mise en place pour 6 mois durant lesquels elle fait ta promo, te trouves des interviews, etc. Bon : il faut la payer.

Donc si tu comptes bien, ton éditeur rémunère toi, le correcteur (la plupart du temps une correctrice, du reste), l’imprimeur, l’attachée de presse et distribue tes livres gratuitement. Sans avoir touché un sou sur la vente de tes livres. Et ce n’est pas fini :

 

     6     Il faut maintenant penser à la mise en place du livre, c’est le terme du jargon : autrement dit, envoyer 15 ou 20 représentants à travers la France pour rencontrer les libraires (et autres patrons des points de vente) et leur proposer ton livre (pour ton plus grand bien). Et discuter de sa mise en valeur. Ou pas…

Si tu es un roi de l’édition, tu as droit aux têtes de gondole – et tu ne lis pas cet article car ça fait longtemps que tu n’as plus besoin de mon blog.

Mais si, comme moi, tu es un modeste artisan de la littérature, les représentants auront déjà du mal à placer 1000 ou 1500 de ton roman pour commencer ! Non, ne pleure pas, c’est la triste réalité !

Comment ça fonctionne ? Les toutes petites maisons d’édition font le démarchage elles-mêmes. C’est pourquoi tu n’es vendu qu’à Palavas-les-Flots ou dans le village natal de ton arrière grand-mère.

 

Crédit photo : Julien Lagarde

Crédit photo : Julien Lagarde

 

     7     Si ta maison d’édition est moyenne ou grosse, c’est le jackpot ! Tu as droit à un vrai diffuseur. Car ta maison d’édition peut alors payer un diffuseur qui fait donc appel, comme je te le disais plus haut, à des représentants. Et ton livre est normalement vendu dans un grand nombre de librairies et points de vente divers, voir même à l’étranger et sur internet, of course.

Les très grandes maisons d’édition possèdent même leurs propres diffuseurs, qu’elles ont créés. Pour les rentabiliser, elles proposent les services de leurs diffuseurs aux autres maisons d’édition (malin, non ?) Pour un diffuseur qui diffuse (oui, c’est La Palice mais tu n’imagines pas le nombre de diffuseurs bidons sur le marché), c’est :

       –   Interforum (filiale du groupe Editis)

       –   Volumen Diffusions (Volumen Distribution) : appartient à La Martinière-Seuil.

Pour Racines mêlées, j’ai eu l’honneur et la chance d’avoir Volumen. Attention, ami Lecteur, ça ne veut pas dire  que j’ai touché le jackpot pour autant !

       –   CDE (SODIS) : appartient à Gallimard

       –   Flammarion Diffusion (Union) : appartient à Flammarion. Là, tu avais deviné tout seul, facile !

       –   Hachette Diffusion : appartient à Hachette. Sans blague.

Bon, je vais me répéter : tous ces braves gens aussi, il faut les payer.

 

      8  –    Les libraires et autres points de vente ont discuté le bout de gras avec les représentants de ton diffuseur qui ont réussi tant bien que mal à leur fourguer 10 de tes livres, c’est génial ! Maintenant, il faut les acheminer dans des camions. Mais pas seulement : il faut en fait un espace de stockage, préparer les commandes, les expédier, les acheminer et distribuer (tu sais, ce camion qui bloque la rue et qui t’agaces si souvent) et s’occuper des flux financiers liés à ton best-seller. Il faut un distributeur. Là aussi, ton éditeur passe à la caisse.

Tu as compris : un mauvais distributeur et tu es mort, ton livre aussi.

Voilà les caïds du milieu, ceux à qui tu dois avoir affaire pour donner à ton livre une chance d’exister :

       –   Interforum : filiale d’Editis

       –   Volumen : filiale de la Martinière-Seuil

       –   SODIS : filiale de Gallimard

       –   Union : filiale de Flammarion

       –   Hachette Diffusion : filiale de Hachette

Là, tu me réponds : « Mais tu m’as déjà écrit à propose de ces gus ! » Oui, tu as raison.

 

     Une variante :

Car ces gus sont les monstres du marché de l’édition. Ils sont diffuseurs-distributeurs. Et franchement, je te conseille d’avoir affaire à l’un d’entre eux si tu veux donner la moindre chance de survie à ton roman dans la jungle des 80000 livres qui paraissent chaque année. Tu n’as pas la berlue, tu as bien lu : 80000.

Bon, je ne sais pas tout mais on est pas loin de la réalité du terrain. La boucle est bouclée. Maintenant tu sais pourquoi tu touches des nèfles : il faut bien que tout le monde vive. L’écrivain n’a pas pour vocation d’être esclavagiste. Mais il aimerait être riche, célèbre, aimé, admiré, reconnu, c’est humain. Mais assez peu  réaliste.

 

Crédit photo : Shoko Muraguchi

Crédit photo : Shoko Muraguchi

 

     Petites réflexions

Voici, pour le final, le détail qui croustille :

En France, les libraires et autres N’ACHETENT PAS les livres. Et non. C’est un privilège incroyable ; c’est carrément le système du dépôt-vente que tu utilises pour vendre tes vieilles fringues ! Les éditeurs avancent gratuitement ton livre chéri, objet de tant de doutes, d’amour et de transpiration. Les exemplaires non-vendus lui sont retournés. Ce n’est pas une blague !

D’où nouveaux frais de stockage pour ton éditeur qui a déjà dépensé une fortune et qui jette l’éponge : tes livres non-vendus finiront au pilon !

La moyenne de vente en France pour un premier roman se situe entre… 500 et 800 exemplaires !

Telle est l’amère vérité !

      Je te récapitule en chiffres :

       –   5,5% de TVA

       –   10% auteur

       –   16% imprimeur

       –   6,5% diffuseur

       –   11% distributeur

       –   36% détaillant (libraires et autres)

       –   15% éditeur                                                                                         (source SNE)

 

Donc, ton roman coûte environ 20€, normal, tu ne t’en étonneras plus !

Ton éditeur, tu ne lui en voudras plus si ton 1er livre ne dépasse pas la barre fatidique des 800 vendus ! Tu pourras considérer ton à-valoir comme un cadeau du ciel ! Et de ton éditeur.

Par contre, comme moi, tu te demanderas sans doute pourquoi toi, l’écrivain, et ton éditeur, vous êtes moins rétribués que les libraires qui pleurent à longueur de temps que les temps sont durs avec l’édition numérique, les gens qui ne lisent plus et patati et patata… Il est grand temps qu’ils remettent sérieusement leurs méthodes en question mais c’est l’affaire d’un autre article. Encore faudrait-il que je trouve des éléments pour l’écrire.  En France, l’argent est tabou alors pour les chiffres…

 

Crédit photo : François et fier de l'Être

Crédit photo : François et fier de l’Être

 

Et là où je ne comprends plus rien c’est quand je lis ce qui suit :

LA RENTABILITÉ DE LA LIBRAIRIE en 2011, résultat net (hors éléments exceptionnels /CA) : 0,6% du chiffre d’affaires en 2011 !!! Je n’ai pas réussi à trouver de chiffres plus récents. Les libraires pratiquent l’opacité comme tu dors toutes les nuits, où comme tu mens sur ta santé quand tu dois aller passer une journée chez ta belle-mère. C’est comme ça.

Je n’avance pas ce chiffre au hasard. Source : Xerfi pour SLF/MCC-SLL, 2013, étude sur la Situation économique et financière de la librairie indépendante, échantillon de 800 librairies.

Mais comment est-possible ? Je sais qu’ils ont des frais mais quand même… Puisqu’ils touchent 36% de la vente de ton roman. Là, je ne vois pas. Si tu travailles en librairie et que tu peux éclairer ma lanterne et celle de mes chers Lecteurs et Ecrivains, n’hésites pas à m’offrir tes lumières.

 

Sur ce, je te souhaite plein de bonnes choses : écrire un bon roman,  un bon éditeur, un bon diffuseur-distributeur, du succès, e tutti quanti !

N’oublies pas de me faire part, dans les commentaires, de tes profondes réflexions sur la chaîne du livre et les chaînes de l’écrivain. Pour les chaînes de l’écrivain, je n’ai pas résisté, la métaphore est tellement facile ! Au plaisir de te retrouver ci-dessous.

 

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2 Commentaires

  1. Marie-françoise

    A propos des libraires il faudrait en effet avoir plus d’informations.

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    1. Laure Gerbaud (Auteur de l'article)

      Le pain était réel mais la madeleine est vraie ! Excellent! C’est la magie de la littérature : les mensonges y sont plus vrais que la réalité.

      Répondre

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