Ecrire juste : la leçon d’écriture de Charles Aznavour

Charles Aznavour a écrit plus de 1000 chansons ; 1400 paraît-il !

Tu en connais forcément certaines puisque son énorme succès a fait que ses chansons ont toujours « tourné » sur les radios. Tu les aimes peut-être, ou pas du tout, ou tu les adores. Peut-être même admires-tu, comme moi, l’écriture de ses chansons au-delà de ses musiques et ses interprétations.

Je pense aussi aux talents d’acteur d’Aznavour ; il m’avait bouleversée dans Le tambour. Or le cinéma nourrit la littérature comme la littérature nourrit le cinéma.

Autodidacte, sorti de l’école à 10 ans, il est l’exemple même du talent, l’excellence, l’audace, la persévérance. Dire qu’il était incroyablement travailleur est un euphémisme. Il était tout ce que nous voudrions être, nous écrivains débutants et moins débutants qui ne sommes pas éclairés par la lumière des projecteurs.

Ecrire comme Aznavour dans ce genre, la chanson populaire, c’est être rythmé, très clair, compréhensible à tous les mots, poétique, parfois humoristique, tendre, diffuser un message limpide, créer une histoire très visuelle comme un petit film, susciter des sensations, des émotions fortes -souvent bouleversantes- oui, je t’avoue avoir déjà pleuré en l’écoutant ! C’est aussi savoir inventer des formules lapidaires : quelques mots à peine mais extrêmement bien choisis pour qualifier une situation et déclencher une émotion. C’est écrire en trois mots ce qui aurait peut être écrit en trois pages ou en trois cent. C’est maîtriser l’art du raccourci. Charles Aznavour maîtrisait à la perfection cet art difficile.

Je te propose d’écouter, réécouter, lire quelques chansons pour notre inspiration, notre plaisir et apprendre de la technique impeccable d’écriture d’Aznavour.

Ecrire, texte puissant qui tient parfaitement à sa seule lecture n’a même pas besoin du soutien de la musique et du chant. Je te propose sa lecture puis de l’écouter dit par Charles Aznavour qui était non seulement un grand interprète de la chanson mais aussi un immense comédien. Et observer comment il se représentait l’acte d’écrire :

Ecrire

Rêver, chercher, apprendre
N’avoir que l’écriture et pour Maitre et pour Dieu
Tendre à la perfection à s’en crever les yeux
Choquer l’ordre établi pour imposer ses vues
Pourfendre

Choisir, saisir, comprendre
Remettre son travail cent fois sur le métier
Salir la toile vierge et pour mieux la souiller
Faire hurler, sans pudeur, tous ces espaces nus
Surprendre

Traverser les brouillards de l’imagination
Déguiser le réel de lambeaux d’abstraction
Désenchaîner le trait par mille variations
Tuant les habitudes
Changer, créer, détruire

Pour briser les structures à jamais révolues
Prendre le contrepied de tout ce qu’on a lu
S’investir dans son œuvre à cœur et corps vaincus

Écrire de peur, de sueur, d’angoisse

Et le doute planté comme un poignard au cœur
Rester cloué souffrant d’une étrange langueur
Qui s’estompe parfois mais qui refait bientôt surface
User de sa morale en jouant sur les mœurs
Et les idées du temps

Imposer sa vision des choses et des gens
Quitte à être pourtant maudit
Aller jusqu’au scandale
Capter de son sujet la moindre variation

Explorer sans relâche et la forme et le fond
Et puis l’œuvre achevée

Tout remettre en question
Déchiré d’inquiétude

Souffrir, maudire
Réduire l’art à sa volonté

Et brûlant d’énergie
Donner aux sujets morts comme un semblant de vie
Et lâchant ses démons sur la page engourdie
Écrire, écrire
Écrire comme on parle et on crie
Il nous restera ça
Il nous restera ça

On peut entendre ce texte superbe, ce poème sur l’art d’écrire, dit par Aznavour ici. Il l’avait dit aussi, l’année dernière à La Grande Librairie.

Et puis lire cette chanson méconnue et merveilleuse, qui est encore une leçon d’écriture : Pour essayer de faire une chanson

Pour essayer de faire une chanson

Comme un policier enquêtant pour un crime

Qui fouille l’indice en suivant sa pensée

Je cherche le souffle et je guette la rime

Je cerne la phrase et questionne l’idée

Je traque le mot, construit la métrique

Et passe à tabac mon inspiration

Puis mets les menottes à la phonétique

Pour essayer de faire une chanson

Comme un souteneur qui joue sur sa chance

 En frappant l’accord, j’effraie mon piano

 Et fais leur affaire aux réminiscences

 Et claque la note et bat le tempo

 Pour faire chanter une mélodie

 Je place un point d’orgue, et change le ton

 Puis je fais main basse enfin sur l’harmonie

 Pour essayer de faire une chanson

 Comme un procureur tenace et implacable

 J’attaque à huit-clos cette œuvrette de rien

 Et puis avocat qui plaide non coupable

 Je joue sur les mots en m’aidant du refrain

 Je mets tout mon art dans ma plaidoirie

 Et quand libre enfin tous deux ils s’en vont

 Le mot et la note s’unissent à vie

 Pour essayer de faire une chanson

 

On peut aussi écouter l’artiste :

 

Sur l’art de créer une atmosphère et un visuel, écoutons l’inoubliable Emmenez-moi, et prenons en de la graine :

 

Pour la création de personnage bouleversant, écoutons donc Je me voyais déjà :

 

Et pour créer un message (et un personnage) on ne peut faire mieux que Comme ils disent :

 

A propos du style, Aznavour était strictement lucide et exigeant : il ne voulait pas écrire quoi que ce soit de médiocre. Il se posait évidemment la question du style quand on lui demandait une autobiographie ; il s’en explique très bien dans cette interview :

 

Tout cela est très intéressant et concerne aussi l’écriture de nouvelles, de roman, et même la poésie. On s’identifie aisément aux personnages d’Aznavour, croqués en quelques mots, et l’on voit en images simples et efficaces tout le décor. On accroche dès le premier vers. C’est donc également intéressant pour l’incipit de nos romans. Dire beaucoup et vite en faisant court mais jamais de manière précipitée ou indigeste. Dire vrai, dire juste.

Leçon à retenir : ne jamais écrire pour ne rien dire, tenter de combler les vides, décorer. Etre pertinent partout, à chaque instant. Ne pas avoir à enlever ou rajouter un seul mot. Tout peser, tout décider. C’est au fond l’idéal à atteindre quand on écrit.

Je travaille beaucoup mes textes ; je laisse surtout passer du temps entre les jets de façon à prendre du recul, les lire d’un œil neuf pour les corriger encore. J’estime toujours qu’un texte est calé quand on ne peut ni retrancher ni ajouter un seul mot. C’est une longue patience et un goût de la perfection. Je n’y réussis pas toujours mais j’y tends ; mon intention est solide.

Ce n’est pas ce que je fais pour mes articles de blog, beaucoup plus légers. Celui-ci est du reste encore plus spontané qu’à l’accoutumé puisque je l’ai rédigé dans l’urgence sous le coup d’une impulsion. J’avais vraiment envie de cet hommage à Charles Aznavour. Et puis, c’est l’occasion de réfléchir à tout ce que nous pouvons améliorer dans nos propres textes quel que soit le genre dans lequel nous écrivons. Devant la pertinence des textes d’Aznavour, leur justesse, remettons-nous humblement à l’ouvrage. Et remercions pour la leçon d’écriture que nous offre cet amoureux des mots.

Charles Aznavour est parti au pays des merveilles et je le salue bien bas. Chapeau, l’artiste !

 

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8 Commentaires

  1. Christine

    Merci pour ce partage Laure.
    L’artiste qu’on voudrait être, mais surtout l’homme. Bon fils, bon époux, bon père de famille et bon frère. Un homme qui a cru en son destin malgré tous les quolibets dont on l’a affublé. Un homme qui savait voir autrui, car il s’est également impliqué toutes les fois où il l’a jugé nécessaire. Le genre d’humains dont on aurait tant aimé être entouré, à défaut de pouvoir être lui. Ce n’est pas seulement un homme qui est parti. Une belle âme s’en est allée.

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    1. Laure Gerbaud (Auteur de l'article)

      Oui Christine, je crois qu’il était un type bien, un spécimen plutôt rare dans notre terne humanité.

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  2. Hiéra

    Merci pour cet article ! On a beaucoup à apprendre des paroliers je pense, et d’Aznavour en particulier. C’est un format très intéressant, qui oblige à évoquer plus que décrire, et Aznavour y excellait (j’aime beaucoup « Comme ils disent », qui arrive à peindre tout un portrait en une seule chanson).

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    1. Laure Gerbaud (Auteur de l'article)

      Avec plaisir Hiéra. Oui, évoquer en quelques traits et rendre aussi vivant un personnage, je trouve ça très fort. C’est un beau métier parolier !

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  3. Loupzen

    Vos méritez tout le mal que je pense de vous !…
    en me rappelant combien est dure l’écriture et de suivre un sentier tortueux qui mènera à un chemin parsemé d’embûches nous ouvrant la route conduisant à la voie royale….celle d’être enfin lu……l’humilité et l’apprentissage sur nous même devant nous servir de guide pour nous orienter dans cet univers chaotique qu’est l’Ecriture…..And it’s a long way to typographie.. i’m a poor lonesomme scribouillard qui cherche sa voie..lonely
    Félicitations pour votre réussite

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    1. Laure Gerbaud (Auteur de l'article)

      Oh, réussite très très modeste ! Mais merci, ça me fait plaisir. Et ça me fait plaisir de vous voir ici à nouveau Frère Loup !

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      1. Loupzen

        Bonté divine et bonne soirée,
        Vous souvenez-vous de mon écrit « de la fuite dans mes idées »contenu sur mon blog….l’eau a coulé dans le lavabo depuis……Me permettriez-vous de vous soumettre quelques questions résumant mes incertitudes….Il semblerait que « frère Loup »‘vous avez fait trés fort…touché le Loup ! )ait besoin d’une sœur Laure qui a su voire venir….Avec toute ma sincérité.

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        1. Laure Gerbaud (Auteur de l'article)

          Oui, et l’eau à coulé mais nous sommes toujours là ! Soumettez, soumettez, je ne sais pas si les réponses seront justes mais elles seront sincères.
          Sœur Laure (ça va vous amuser : mon second prénom est… Anne !)

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