Ecrire un début de roman accrocheur : l’incipit

Tu as mouillé durement ta chemise pour écrire ton roman, ton conte, ta nouvelle, et tu trouves que ton entrée n’est pas extraordinaire, qu’elle mérite mieux ? Qu’elle n’est pas à la hauteur de ton texte ? Tu as raison. Il faut absolument soigner ton entrée avec un excellent incipit.

L’incipit

 

Un début de texte s’appelle un incipit (un peu de jargon de temps à autre ne nous fait pas de mal, ami lecteur.) Incipit vient du verbe latin incipit, is, ere : commencer.

L’incipit désigne donc la ou les premières phrases, voire les premiers paragraphes, la première page d’un texte. La notion d’incipit est floue quant à sa longueur. L’incipit possède plusieurs genres. Il te faudra en choisir un.

 

Eugène Delacroix

Les différents genres de l’incipit

 

– 1 –  l’incipit statique : il est informatif comme dans un roman descriptif. Sans action, l’incipit expose le lieu, les personnages, etc.

– 2 –  l’incipit progressif : il distille des informations au fur et à mesure des phrases sans tout dire.

– 3 –  l’incipit dynamique ou media res : le lecteur est plongé dans le cœur de l’histoire et d’une action sans explications préalables. La littérature contemporaine est très friande de ce genre d’entrées en matière.

– 4 –  l’incipit suspensif : il déroute le lecteur et fournit peu d’informations.

L’incipit possède aussi différentes fonctions dont l’écrivain se sert à sa guise. Il peut en combiner plusieurs comme il le désire.

 

Les différents fonctions de l’incipit 

 

– 1 – accrocher le lecteur, que ce soit par le ton, la surprise, un sentiment, une émotion, une vision, ou autre…

D’après moi, en général les femmes nues n’ont pas de couteau sur elles.

Heureux veinard, SG Browne

– 2 – annoncer et préparer la suite du récit

Un matin, au sortir d’un rêve agité, Grégoire Samsa s’éveilla transformé dans son lit en véritable vermine.

La métamorphose, Franz Kafka

– 3 – poser le style

Si vous voulez vraiment que je vous dise, alors sûrement la première chose que vous allez demander c’est où je suis né, et à quoi ça a ressemblé, ma saloperie d’enfance, et toutes ces conneries à la David Copperfield, mais j’ai pas envie de raconter ça et tout.

L’Attrape-cœurs, J.D. Salinger

– 4 – donner le ton

Quand la porte s’ouvrit avec un bruit de dents crissantes, j’étais plongé dans la réécriture d’un articulet abstrus contant comment une Mme Fouillard (ménagère, 49 ans) avait glissé rue de la Scellerie sur une déjection canine et s’était brisé le col du fémur.

 On n’est pas des chiens, A.D.G

– 5 – piquer la curiosité 

Dans la chambrette, simplement meublée d’une table, d’un lit et de deux chaises, qu’il occupait au cinquième étage d’une maison de la Canebière, à Marseille, l’ingénieur Goël Mordax était en train de mettre au net une épure des plus compliquées, lorsqu’on frappa timidement à sa porte.

Le sous-marin Jules Verne, Gustave Le Rouge

– 6 – informer en posant le lieu, l’action, l’histoire ou autre…

Sans bourse délier, je quittai Los Angeles sur le coup de midi, caché dans un train de marchandises, par une belle journée de la fin septembre 1955.

Les clochards célestes, Jack Kerouac

– 7 – plonger le lecteur dans l’action (là, tu utilises l’incipit media res ou dynamique)

 Tchen tenterait-il de lever la moustiquaire ? Frapperait-il au travers ?

La Condition Humaine, André Malraux

– 8 – éclaircir sur le genre littéraire

Il était une fois, par exemple, indique qu’on a affaire à un conte.

– 9 – surprendre

Adreas Schaltzmann s’est mis à tuer parce que son estomac pourrissait.

Les Racines du mal, Maurice G. Dantec

– 10 – indiquer le point de vue du narrateur (interne ou externe), je ou il…

La première chose que je peux vous dire c’est qu’on habitait au sixième à pied et que pour Madame Rosa, avec tous ces kilos qu’elle portait sur elle et seulement deux jambes, c’était une vraie source de vie quotidienne, avec tous les soucis et les peines.

La vie devant soi, Émile Ajar

– et si tu vois autre chose, n’hésite pas à me le signaler.

 

Crédit photo : Gene Wilburn

Pourquoi fignoler ton incipit ?

 

Parce que ton intérêt à fignoler ton incipit est immense.

  • Si tu envoies ton manuscrit à des éditeurs dans l’espoir d’être édité, que va faire le lecteur de la maison d’édition ? Lire l’incipit. Si l’incipit lui paraît bon, il piochera au hasard dans le livre et lira quelques passages. S’il n’est pas déçu, alors le livre aura peut-être la chance d’être lu. Et de passer en comité de lecture. C’est tout. Et c’est beaucoup.

Quand tu envoies ton tapuscrit, il n’y a pas de 4ème de couverture pour te défendre. Et tu auras beau joindre une lettre d’accompagnement et même une note d’intention, il n’est pas certain qu’elles soient lues. Les maisons d’édition sont submergées de tapuscrits. Donc, accroche ton lecteur dès la première ligne.

Donc si ton incipit est mauvais, ton tapuscrit est éliminé. Point.

  • Ensuite : imagine que pour ta plus grande joie, un éditeur le retienne. Ou que tu t’autoédite. Ton livre est enfin en vente. Et bien, tu as affaire maintenant au lecteur lui-même. Il est coriace, il a raison. Il a le choix. Des milliers de livres sont édités chaque année. La concurrence est rude, ne l’oublions pas. Pourquoi s’embarrasserait-il d’un roman dont l’incipit est bâclé ?

Il va lire la 4ème de couverture. Si elle lui plaît, il va ouvrir le livre et lire ton incipit. Là, il achète. Ou pas. Il lira alors quelques morceaux au hasard. Et s’il est convaincu, il achètera. Donc, je résume encore l’affaire : si ton incipit lui déplaît, il ne lira jamais ton livre.

 

Mon expérience 

 

Personnellement, l’incipit (et même les 20 premières pages en gros, si je veux être honnête) sont les pages que je suis le plus forcée de travailler. Pourquoi ? Parce que je n’ai pas encore parfaitement en main le ton et le style qui vont se dégager de mon histoire. Quand je débute un roman, ou n’importe quel autre texte, je tâtonne, je cherche, je ne trouve pas forcément du premier coup. Au bout de 20, 30 pages, j’ai compris ce que j’ai exactement à dire et comment. Mon écriture s’assouplit, devient plus fluide, moins fuyante, plus limpide. Je suis installée chez moi, je deviens la maîtresse de maison et je sais comment recevoir mon hôte.

Ce qui n’est pas du tout le cas quand j’ouvre à peine la porte d’entrée de mon roman, avec des clefs que je ne connais pas, les bras chargés de bagages, que je ne sais pas si la maison va me convenir et pour combien de temps. J’erre dans les pièces, je me cogne aux portes, je cherche les interrupteurs pour faire la lumière, je me demande où déballer mes bagages, dans quel ordre, dans quels placards les ranger, et je les trimballe, lourds de visions, de sentiments, d’émotions, de personnages…

Ce sont ces 20 ou 30 pages de errance que je reformule plus tard autant de fois que nécessaire pour qu’elles s’alignent avec ce que j’ai écrit plus tard, c’est-à-dire tout le roman, une fois bien installée et maîtresse des lieux. C’est en général un gros travail pour moi, le moins facile.

Puis je fignole encore et encore ma toute première page, puis ma toute première phrase. Comme si je marchais à reculons dans un entonnoir, allant de l’ensemble jusqu’au plus petit détail. Tant que je ne considère pas que tout est en place, je recommence. J’ai eu la grâce, parfois, d’avoir des incipits presque parfaits dès le premier jet, mais c’est rare. L’incipit est en général ce qui me fait suer sang et eau !

 

Racines mêlées, Laure Gerbaud

 

Je te donne la première page de mon roman Racines mêlées, et je vais t’avouer que j’ai peiné durant trois jours pour trouver… les trois premières phrases et j’ai récris des dizaines de fois cette première page !

Le docteur Idrissa Ousman tremblait : la lettre lui était adressée par une morte. Il s’affala dans le grand fauteuil du salon et entreprit d’ouvrir la lourde enveloppe. Une épaisse liasse de feuillets rédigés à l’encre noire s’en échappa. Dès les premiers mots, il fut saisi à la gorge par un nœud violent et douceâtre qui le ramena aux chagrins insondables de l’enfance.

« Idrissa, comment eussiez-vous ignoré que la sombre poussière des pistes ocre rouge, c’était vous ? Le fleuve alangui du Niger, les pirogues indolentes abandonnées à ses bras sinueux, la majesté de son immense corps visité par des hippopotames somnolents, indifférents aux pique-bœufs perchés sur leur échine et aux baignades turbulentes et joyeuses des petits africains, la plénitude de ces paysages desséchés par un soleil de feu hypnotique, obsédant, tel un œil de cyclope tournoyant dans le ciel d’un azur délavé de vieux jean, c’était vous… Les dernières girafes blanches galopant en liberté dans les hautes herbes enluminées d’or et de jaune, leurs pattes interminables se déployant à l’amble avec une élégance ineffable, les mouvements gracieux et très lents de leur cou, leurs airs nonchalants de princesses indifférentes, la brousse roussie perdue dans les brumes lointaines poudrées de rose tandis que l’aube, perlée de mauve, se lève sur le mythique mais invisible tropique du Cancer, les nuages négligemment effilochés semblables à des oiseaux de brousse quand ils défroissent leurs ailes, les éclairs bleus des rolliers d’Abyssinie traversant vivement la nue, c’était vous… »

 

Crédit photo : Gustave Deghilage

 

Tu noteras que j’ai pratiquement deux incipits qui se suivent ! Les premières lignes, qui posent le cadre et amènent le docteur Idrissa Ousman, sont écrites à la troisième personne (le narrateur raconte avec un point de vue extérieur) tandis que le deuxième paragraphe amène le deuxième personnage par sa voix, le je, (point de vue interne) au travers d’une lettre. Ainsi, j’ai posé les deux protagonistes dès l’incipit (créant en quelque sorte un sous-incipit ou deuxième incipit qui est la lettre) et annoncé au lecteur quel sera le genre du roman : un genre hybride, mi épistolaire-mi récit puisque les deux genres se répondront tout le long du roman, permettant au docteur vivant et à la morte d’établir un dialogue muet.

Bien entendu, cela peut-être beaucoup plus simple. Mais quoi que tu écrives, essaie d’être percutant dès ta première phrase. Aujourd’hui, tu as sans doute remarqué que beaucoup de livres commencent directement dans l’action. Ce qui n’est pas une obligation mais doit te rendre vigilant quant à l’intérêt de ton incipit.

Je te donne les premières lignes de cet autre roman pour lequel je cherche un éditeur ou que j’éditerai peut-être moi-même cette année ; le point de vue est simple, interne, à la première personne (il s’agit bien de fiction) :

Je ne me reposais jamais. Mes sommeils eux-mêmes étaient chargés de rêves et mes rêves sources d’apprentissage. Passionnément, j’oeuvrais à mon destin. Je riais et pleurais à l’excès. Je me roulais dans l’herbe sauvage, écrasais la feuille de sauge sous mes doigts, relevais ma cuisine de thym, emplissais mes poumons de lavande. Plongée dans la Méditerranée profonde, je poursuivais les poissons par jeu, jaillissais au grand soleil les mains pleines d’oursins. J’en dévorais le corail sauvage sur des rochers éclatants de lumière. Ces jours-là, toute la mer entrait dans mon corps.

 

A toi d’écrire ou récrire ton incipit :

 

Il faut donc que tu te poses la question : comment est-ce que je veux ouvrir mon roman ? Sur quoi ? Une action, une sensation ? Un sentiment ? Une couleur ? Du suspense ? La liste est infinie. Statique, dynamique ? Point de vue interne, externe ? Et bien d’autres questions : quelle atmosphère veux-tu évoquer ? Que veux-tu dire, ne pas dire ? Bien entendu, tu ne peux tout mettre dans un premier paragraphe, une première ligne.Tu dois choisir. A toi d’imaginer ce qui correspond le mieux à ton roman, le met le mieux en valeur et donne à ton lecteur l’envie de ne plus le quitter.   Car il y a aussi cet aspect : tu l’as convaincu, il l’a acheté. Et maintenant, il ne faudrait pas qu’il s’endorme dès l’incipit. Ton incipit doit le réveiller et le galvaniser afin qu’il poursuive sa lecture… Lui mettre l’eau à la bouche. A toi de jouer. Tu es le maître de ton roman.

Si tu veux lire des incipits de qualité, fais un tour sur cet incroyable blog : Ça a débuté comme ça    Il en recense des centaines, peut-être des milliers, et choisis avec goût ! Juste la première ligne mais quelle ligne !

A toi de jouer ! Je veux dire d’écrire. Et n’oublie pas de me laisser un mot dans les commentaires si tu en as envie ; je te répondrai avec plaisir.

 

 

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3 Commentaires

  1. loupzen

    « Étonnez-moi….Benoit »vieille expression ou expression de vieux que je raccroche à la chanson des vieux amants !..à moins que cette supplique de la femme qui s’ennuie en s’adressant à l’homme « sourd » dans « déshabillez moi » !!
    Déstabiliser ou dérouter le « vieil amant « qui « sommeille chez le lecteur.
    L’incipit ne doit pas être insipide.
    Merci à Vous pour cet enseignement.

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    1. Laure Gerbaud (Auteur de l'article)

      Loupzen : « L’incipit ne doit pas être insipide. » Très bon, ça ! Je la garde et je la ressortirai ! C’est fort bien résumé.

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  2. MF

    En effet,ouvrir un roman est un acte solitaire sans pour autant être face à soi-même ,il faut remplir un vide de façon percutante avant de continuer.Ceci est fort bien démontré dans l’article.Je constate que l’humour est au rendez-vous.

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