C : livres à lire, la bibliothèque

C : livres à lire, la bibliothèque

René Guy Cadou

 

Poète mort à 31 ans en 1951, instituteur de village en Bretagne, amoureux des hommes, de la nature, de la fraternité et d’Hélène, sa femme – il écrivit entre autres poèmes un recueil superbe, Hélène ou le règne végétal, René Guy Cadou a beaucoup écrit durant les quelques années qu’il a vécu. Poète de première importance, il est négligé des apprentissages scolaires, voir oublié. Et pourtant ! Dans un langage très simple, il touche droit au cœur

Je te laisse juger :

          Hélène

Je t’attendrai Hélène

A travers les prairies

A travers les matins de gel et de lumière

Sous la peau des vergers

Dans la cage de pierre

Où ton épaule fait son nid

 

Tu es de tous les jours

L’inquiète la dormante

Sur mes yeux

Tes deux mains sont des barques errantes

A ce front transparent on reconnait l’été

Et lorsqu’il me suffit de savoir ton passé

Les herbes les gibiers les fleurs me répondent,

 

Sans t’avoir jamais vue je t’appelais déjà

Chaque feuille en tombant

Me rappelait ton pas

La vague qui s’ouvrait

Recréait ton visage

Et tu était l’auberge aux portes des villages.

 

La vie rêvée, 1943

 

Quatre poèmes d’amour à Hélène  (Hélène ou le règne végétal) :

                             II

Je t’attendais ainsi qu’on attend les navires

Dans les années de sécheresse quand le blé

Ne monte pas plus haut qu’ne oreille dans l’herbe

Qui écouté apeurée la grande voix du temps

 

Je t’attendais et tous les quais toutes les routes

On retenti du pas brûlant qui s’en allait

Vers toi que je portais déjà sur mes épaules

Comme une douce pluie qui ne sèche jamais

 

Tu ne remuais encor que par quelques paupières

Quelques pattes d’oiseaux dans les vitres gelées

Je ne voyais en toi que cette solitude

Qui posait ses deux mains de feuille sur mon cou

 

Et pourtant c’était toi dans le clair de ma vie

Ce grand tapage matinal qui m’éveillait

Tous mes oiseaux tous mes vaisseaux tous mes pays

Ces astres ces millions d’astres qui se levaient

 

Ah que tu parlais bien quand toutes les fenêtres

Pétillaient dans le soir ainsi qu’un vin nouveau

Quand les portes s’ouvraient nt sur des villes légères

Où nous allions tous deux enlacés par les rues

 

Tu venais de si loin derrière ton visage

Que je ne savais plus à chaque battement

Si mon cœur durerait jusqu’au temps de toi-même

Où tu serais en moi plus forte que mon sang.

 

Poésie la vie entière, René Guy Cadou 

 

 

Hélène ou le règne végétal, en occasion

 

DRISS CHRAÏBI

 

Il ne m’a pas fallu deux jours pour dévorer ce chef-d’oeuvre : Le passé simple.
En 1954, Driss Chraïbi sort ce roman sans équivoque où il dénonce tous les travers de la société marocaine. Il n’est pas plus tendre pour les colonisateurs.
Mais le grand sujet est bien la société marocaine et tous ses abus : pouvoir abusif, pédophilie, homosexualité, maltraitance des enfants, indifférence et accoutumance à la violence quotidienne, esclavagisme de la femme, écrasement de toute individualité, omniprésence d’une religion de surface qui camoufle mal toutes les turpitudes, misère ordinaire, goût maladif de l’argent et du pouvoir, rien ne nous est épargné.
Livre révolté, il a valu bien des inimitiés au Maroc à son auteur, il fallait s’y attendre. Il avait été salué en France dès sa sortie.
Aujourd’hui il s’étudie dans les universités marocaines : signe que les temps changent, même lentement.
Un patriarche, grand seigneur, fou, sadique et criminel impose sa loi à sa famille. Le fils raconte et se défend comme il peut.
C’est le prétexte de ce roman magnifique, écrit dans une langue riche et travaillée. Un livre inoubliable.
Le passé simple est à lire, et même à relire.
Tout ce qu’il dénonce peut au fond se retrouver à bien des niveaux dans bien des sociétés. Au delà du Maroc, c’est aussi l’histoire de l’hypocrisie de l’homme et de son goût maladif et atroce pour le pouvoir abusif et l’argent.

Driss Chraïbi a écrit bien d’autres livres, avant de mourir en 2007, dont des policiers qui mettent en scène son célèbre inspecteur Ali.

Après avoir lu ce roman remarquable, je suis allée voir qui était Driss Craïbi de plus près, et j’ai eu la surprise de voir que nous avions fait le même lycée à Casablanca (lycée Lyautey, je le précise pour ceux qui le connaîtraient.) Le roman se déroule du reste à Casa. Et bien entendu, ayant vécu à cheval sur ces deux cultures, marocaine et française, je sais qu’il m’aura été plus facile sans doute de rentrer dans le roman et ses subtilités. Mais il n’empêche : Le passé simple est, il me semble, le plus beau livre et le plus percutant que j’aie lu d’un écrivain francophone d’Afrique du Nord.

 

Francisco Coloane

 

Tierra del Fuego  est un magnifique recueil de nouvelles sombres et désespérées du Chilien Francisco Coloane. La Terre de feu est dure à l’homme.
Le hasard a fait que revenant en train, un jeune chilien était juste à côté et il n’a pas été long à me demander si je lisais un livre traduit ou dans la langue originale. Il était très beau avec des yeux très sombres, inaccessibles, secrets, et une allure d’une grande noblesse -ce qui est une chose très rare à trouver chez les européens et les Américains. Tout à fait comme un personnage de Coloane. Avec la sauvagerie en moins.
Tout concourt à la dureté voire la sauvagerie ou même l’abjection dans les nouvelles de Coloane car la nature est trop agressive pour laisser l’homme intact. Il faut boire, combattre, tuer pour durer… Vivre c’est d’abord survivre en Terre de feu.
Le style est limpide, superbe de clarté, l’émotion au rendez-vous.
La mer n’est jamais loin. J’ai pensé aux écrivains voyageurs, à Conrad, London, Melville. Francisco Coloane en était du reste un, et marin.

Un extrait :

« Au même instant une violente angoisse s’empara de lui et il vit le corps du marchand, ses vêtements, son visage, ses chevaux aussi, pris dans une sorte de tourbillon obscur, comme la bouche d’un abîme qui l’attirait irrésistiblement, et sans pouvoir se contenir davantage, presque sans bouger la main qu’il tenait sur sa ceinture, il sortit le revolver qui y était glissé et fit feu quasiment à bout portant, brisant net l’élan de sa victime.

Le corps du marchand s’inclina sur la gauche et s’écroula lourdement sur le sol, tandis que ses chevaux effrayés s’enfuyaient au galop.
Il s’arrêta, ferma les yeux pour ne pas voir sa victime par terre et sombra dans une espèce de stupeur momentanée. Il reprit peu à peu ses esprits, poussant un profond s
oupir de soulagement, comme s’il venait de franchir le seuil d’un abîme ou de vivre la journée la plus épuisante de sa vie. »

Un autre extrait :

« Le sentier que nous suivions bordait parfois l’abîme et lorsque s’offrait à nos yeux la vision d’un torrent impétueux, serpentant au fond du précipice, nous nous arrêtions un instant, plaqués contre la paroi rocheuse qui semblait vouloir nous pousser dans le vide. Alors nous n’étions pas grand chose ; légèrement dressés sur les étriers, nous nous agrippions fermement aux rênes et le cheval reprenait d’un pas assuré sa marche sur le sol caillouteux.

Parvenus à un coude, où s’élargissait le flanc de la montagne, nous aperçûmes pour la dernière fois la mer. Et ce fut comme si nous abandonnions un bien précieux que nous ne retrouverions jamais plus.

Nous comprenions maintenant cette sourde inquiétude qui s’emparait de nous dans ce sinistre paysage. La mer, possessive et violente lorsqu’on navigue su ses eaux, nous apparaissait de si loin comme une irremplaçable compagne, une immense étendue paisible, dont la vue rassurait, éveillant un indéfinissable sentiment d’espérance.

Il est des paysages, comme des instants de notre existence, qui restent à jamais gavés dans la mémoire ; ils s’imposent à nous avec une intensité bouleversante. Cet ultime regard que nous jetâmes vers la mer fut l’un de ces instants et nous tournâmes une dernière fois la tête afin d’emporter un peu de cette espérance avant de poursuivre notre voyage. »