A : livres à lire, la bibliothèque

A : livres à lire, la bibliothèque

Amado Jorge

 

Cet extrait de la magnifique préface de Jorge Amado, écrivain brésilien, raconte la nuit à Bahia. Si tu veux oser le lyrisme en littérature, que tu hésites parce que la littérature d’aujourd’hui est le plus souvent sèche et sans âme, et que tu crains de te différencier, lis cette merveille, et ose toi aussi la poésie, ose la beauté, ose le lyrisme :

   Pâtres de la nuit, nous la guidions comme nous aurions guidés une troupe de jeunes filles et nous la conduisions jusqu’aux refuges de l’aurore avec nos cannes d’eau de vie, nos rudes bâtons et nos éclats de rire.

   Et sans notre présence à nous, piliers du crépuscule, cheminant lentement dans les prés du clair de lune, comment irait la nuit – scintillement d’étoiles, nuages déchiquetés, manteau d’obscurité – comment irait-elle, perdue et solitaire, retrouver les chemins tortueux de cette ville d’impasses et de ruelles ? Dans chaque ruelle une offrande ; à chaque détour un mystère, dans chaque cœur, le soir, un cri de supplication, une peine d’amour, goût de faim aux bouches du silence, et Eshu lâché à l’heure où il y a danger aux carrefours. Dans notre pâturage sans limites, nous allions, recueillant la soif et la faim, les suppliques et les sanglots, le fumier des douleurs et les bourgeons de l’espérance, les cris d’amour et les mots incohérents de la douleur, et nous en faisions un bouquet couleur de sang pour en orner le manteau de la nuit.

   Nous parcourions les chemins les plus éloignés, les plus étroits et les plus tentateurs, et nous atteignions les frontières de la résistance de l‘homme, au fond de son secret, l’illuminions avec les ténèbres de la nuit et mettions à nu sa souche et ses racines. Le manteau de la nuit recouvrait tout, misère et grandeur, et les confondait en une seule humanité, une unique espérance.

   Dans notre pâturage sans limites, nous lui faisions parcourir les convoitises et les ambitions, les peines et les joies, les regrets et les rêves, les jalousies, les rêves et la solitude de la ville, nous éveillions ses sens, nous faisions son éducation, et de cette nuit vacillante et timide, nous faisions la nuit des hommes. Nous, les mâles pâtres, nous l’engrossions de vie. Nous bâtissions la nuit avec les matériaux du désespoir et du rêve. Avec les briques des amours naissantes ou des passions fanées, le ciment de la faim et de l’injustice, la glaise des humiliations et des révoltes, la chaux des rêves et de la marche inexorable des hommes. Quand nous la conduisions aux refuges de l’homme, appuyés sur nos bâtons, c’était une nuit maternelle, aux mamelles nourricières, au ventre fécond, une nuit chaleureuse et consciente. Nous la laissions alors au rivage de la mer, endormie au milieu des fleurs du petit matin, enveloppée de son manteau de poésie. Elle était arrivée misérable et informe, c’était maintenant la nuit des hommes. Infatigables, nous serions là au prochain crépuscule, nous, les pâtres de la nuit, sans itinéraire et sans calendrier, sans montre et sans emploi fixe.

   Ouvrez la bouteille de Cachaça et versez m’en une gorgée pour me faire la voix. Tant de choses ont changés depuis lors et changeront encore. Mais la nuit de Bahia reste la même, faite d’or et d’argent, de brise et de chaleur, parfumée de pitanga et de jasmin. Nous prenions la nuit par la main et nous lui apportions des présents. Un peigne pour peigner ses cheveux, un collier pour parer ses épaules, des bracelets et des breloques pour garnir ses bras, et chaque rire, chaque gémissement, chaque sanglot, chaque juron, chaque soupir d’amour.

 

Les pâtres de la nuit, Jorge Amado            

 

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Aragon Louis

 

 Quand un poète se fait prophète. Et quelle fluidité dans sa langue superbe :

                       …

L’avenir de l’homme est la femme

Elle est la couleur de son âme

Elle est sa rumeur et son bruit

Et sans elle il n’est qu’un blasphème

Il n’est qu’un noyau sans le fruit

Sa bouche souffle un vent sauvage

Sa vie appartient aux ravages

Et sa propre main le détruit

 

Je vous dis que l’homme est né pour

La femme et né pour l’amour

Tout du monde ancien va changer

D’abord la vie et puis la mort

Et toutes choses partagées

Le pain blanc les baisers qui saignent

On verra le couple et son règne

Neiger comme les orangers

Zadjal de l’avenir, dans Le fou d’Elsa. Louis Aragon 

Tout Aragon est à lire -ou à relire.

De l’intelligence, de la beauté, de l’ironie, de la sensibilité à fleur de peau, de la rébellion, du lyrisme, de la profondeur, de la folie, tout y est. Le plus grand poète pour moi, avec Victor Hugo. Aragon, c’est aussi une œuvre protéiforme, des romans, pamphlets, poèmes, nouvelles, essais, et une vie hors du commun. Surréaliste, résistant, communiste, écrivain, amoureux fou d’Elsa mais homosexuel après sa mort, Aragon ne s’est rien refusé.

Et encore :

Donne-moi tes mains pour l’inquiétude

Donne-moi tes mains dont j’ai tant rêvé

Dont j’ai tant rêvé dans ma solitude

Donne-moi tes mains que je sois sauvé

                        

Lorsque je les prends à mon pauvre piège

De paume et de peur de hâte et d’émoi

Lorsque je les prends comme une eau de neige

Qui fuit de partout dans mes mains à moi

 

Sauras-tu jamais ce qui me traverse

Qui me bouleverse et qui m’envahit

Sauras-tu jamais ce qui me transperce

Ce que j’ai trahi quand j’ai tressailli

 

Ce que dit ainsi le profond langage

Ce parler muet des sens animaux

Sans bouche et sans yeux miroir sans image

Ce frémir d’aimer qui n’a pas de mots

 

Sauras-tu jamais ce que les doigts pensent

D’une proie entre eux un instant tenue

Sauras-tu jamais ce que leur silence

Un éclair aura connu d’inconnu

 

Donne-moi tes mains que mon cœur s’y forme

S’y taise le monde au moins un moment

Donne-moi tes mains que mon âme y dorme

Que mon âme y dorme éternellement

 

Les mains d’Elsa, dans Le fou d’Elsa. Louis Aragon

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